Bonjour à toutes et tous,
Le quatrième symposium international de psychogénéalogie, qui s'est tenu à Lyon du 21 au 23 mars 2026, a constitué un moment de confrontation théorique particulièrement fécond autour de la question de la transmission transgénérationnelle. Durant ces trois journées, un constat s’est imposé avec force: le champ du transgénérationnel est aujourd’hui traversé par une pluralité de modèles.
Entre psychanalyse, psychologie du développement et approches communicationnelles, plusieurs cadres théoriques coexistent, parfois en tension mais souvent complémentaires. Plutôt que de proposer un compte rendu exhaustif — nécessairement long et peu lisible — j’ai fait le choix de revenir à l’essentiel, au cœur de notre pratique, en me consacrant à la transmission.
Je vous propose ici une lecture croisée des interventions de trois auteurs majeurs — Bruno Clavier, Boris Cyrulnik et Serge Tisseron — que j’articule avec ma propre contribution clinique, développée à partir de l’ouvrage Ressacs de Clarisse Griffon du Bellay.
« Ce qui se transmet sans se dire, se transforme parfois et insiste tant qu’il n’est pas pensé. »
Bruno Clavier — Ce qui se transmet: l’affect avant le sens
Ce qui m’a frappé dans l’intervention de Bruno Clavier, c’est que la transmission ne commence pas par le récit. Elle commence par l’affect. Ce qui circule dans les lignées, ce ne sont pas seulement des événements ou des histoires mais aussi des charges émotionnelles non élaborées: angoisses sans objet, culpabilités inexpliquées, tristesses sans histoire.
L’enfant ne reçoit pas d’abord une narration. Il reçoit une empreinte émotionnelle. On hérite d’un climat psychique avant d’hériter d’un récit. Dans cette perspective, la transmission est d’abord infra-symbolique. Le travail thérapeutique consiste alors à mettre des mots là où il n’y en avait pas, relier l’affect à une histoire, transformer une charge en représentation.
Boris Cyrulnik — Ce qui se transforme: la possibilité de reprise
Avec Boris Cyrulnik, le regard se déplace. La transmission n’est pas seulement répétition. Elle est aussi potentialité de transformation. Même lorsque le trauma est massif, même lorsqu’il traverse plusieurs générations, il subsiste toujours une possibilité: celle de la reprise narrative.
Le trauma n’est pas figé une fois pour toutes. Il peut être reconfiguré par le récit mais cette transformation n’est ni automatique ni garantie. Elle suppose une rencontre, un cadre sécurisant, une possibilité de mise en sens.
Là où Bruno Clavier met en évidence la transmission de l’affect, Boris Cyrulnik ouvre la voie à sa transformation possible.
Serge Tisseron — Ce qui se cache: le travail du secret
Avec Serge Tisseron, nous entrons dans une autre dimension essentielle: celle du secret. Ce qui ne se transmet pas directement ne disparaît pas pour autant.
Serge Tisseron distingue l’indicible (ce qui ne peut être dit), l’innommable (ce qui ne peut être nommé) et l’impensable (ce qui ne peut être pensé). Le secret n’est pas une absence. C’est une présence active sous forme de vide structurant. Il agit dans les suintements du silence, dans les incohérences du récit familial, dans les zones floues et dans les symptômes.
Le travail thérapeutique consiste alors à repérer les trous du récit, identifier les zones de silence et accompagner une mise en forme progressive du non-dit.
Ces trois éclairages théoriques posent les cadres de la transmission mais une question demeure: à quel moment cela devient-il visible? À quel moment ce qui se transmet cesse d’être concept pour devenir expérience? C’est à partir d’une œuvre contemporaine que j’ai proposé d’ouvrir cette question.
Ressacs: la transmission différée
Dans mon intervention, j’ai souhaité introduire une autre voie d’accès à la transmission: celle d’une lecture clinique d’une œuvre contemporaine. À partir du livre Ressacs de Clarisse Griffon du Bellay, j’ai proposé d’explorer une forme particulière de transmission: la transmission différée.
Le texte met en scène la trace laissée par un survivant du Naufrage de la Méduse. Mais cette transmission ne passe pas par un récit oral ou familial classique. Elle prend une forme singulière: des annotations manuscrites dans un livre, transmis de génération en génération.
Ce livre devient un objet familial, une archive, un support de mémoire mais aussi un objet partiellement interdit d’accès. Nous sommes ici dans une configuration particulièrement éclairante: le trauma est connu — il est même documenté (cannibalisme, meurtre) - mais il n’est pas élaboré et il se transmet sous forme d’inscription plutôt que de récit. Ce qui circule, ce n’est pas l’ignorance du fait mais c’est l’impossibilité de le penser jusqu’au bout. Cet acte apparaît alors comme une « bouteille à la mer transgénérationnelle » avec un message sans destinataire immédiat, adressé au futur et en attente d’un lecteur capable de le symboliser.
Ressacs montre que la transmission peut passer par des objets, par des traces, par des symptômes et par des formes avant même de passer par la parole. Le geste précède parfois la compréhension.
Une transmission qui dépasse le dit
Les textes proposés sont volontairement denses et s’appuient sur le résumé détaillé, les notes de cours et la captation partielle des conférences proposées lors du symposium. Ils s’adressent prioritairement aux praticiens, aux professionnels de l’accompagnement et à toute personne engagée dans un travail approfondi sur la transmission. Ils ne visent pas à simplifier mais à ouvrir des pistes de travail.
Si ces questions résonnent avec votre pratique ou votre parcours, nous continuerons à les explorer dans les prochaines formations et publications de Geneasens.
À très bientôt,
Pierre Ramaut
Coordinateur de Geneasens